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Vieillir sans temps mort, mourir sans entraves, manifeste de désobéissance sénile

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le 18 mars 2026

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Nous étions à Publico pour écouter et enregistrer la présentation de  « Vieillir sans temps mort Mourir sans entraves, manifeste de désobéissance sénile » , c’est le quatrième livre d’une jeune autrice qui a commencé à publier dès l’âge de 70 ans…  Lola MIESSEROFF.

Après Voyage en outre-gauche (2018), Fille à pédés (2019) et Davaï ! (2022), ce petit dernier est un livre comme on les aime : le sujet abordé ne peut pas ne pas nous concerner car le public auquel il est destiné, c’est l’espèce humaine toute entière. Il fait une centaine de pages, il est dense, iconoclaste, percutant, jouissif. Surtout, il nous donne envie de vieillir, oui, mais autrement car il nous parle de liberté et tous les champs afférents à la question y sont abordés, sans céder à la bonne conduite de la morale bourgeoise.  

L’autrice fait partie de cette « génération inoxydable » celle qui chasse tout misérabilisme potentiel en nous disant : « nous avons toujours combattu, nous n’allons pas nous laisser vaincre sans lutter jusqu’au bout (…) puisqu’une vieille dame est un manifestant comme un autre, on ne va pas en pleurer puisque nous sommes, justement parmi les autres. »

Faut-il en effet se plaindre quand nos ennemis nous honorent, de façon certes dégueulasse, en nous maltraitant physiquement et sans pitié ? La canne qui, lors d’une manifestation,  « ouvrit comme par magie (…) tandis que les jeunes avaient renoncé, (et) la haie des bleus devant nous, fiers et heureux d’avoir vaincu l’obstacle » me rappelle celle de Jean Genet qui ne dissimulait pas son bonheur lorsque devant le théâtre de l’Odéon, où se jouait Les Paravents qui fit scandale, il brandissait la sienne à l’instar d’une épée.

Un peu plus tôt dans le texte, ce trio de vieilles dames dont Lola MIESSEROFF fait partie est un bouquet de fleurs, un crachat genetien. N’empêche, lucide, elle sait pertinemment que notre société fait la guerre à la vieillesse dans un pays où 10 à 12 % des plus de 65 ans – surtout des femmes-  sont au-dessous du seuil de pauvreté, le système aime que les vieux – et vieilles – se retrouvent serviables – corvéables ? – volontaires à merci  dans le bénévolat, deviennent les  mains d’œuvre exploitables dans les associations, et les  précieuses et gracieuses aides à leur propre famille ou/et instrumentalisés  par un certain marché qui les flatte ( la silver économy…). Et enfin, un créneau marketing sources de gros profits s’est ouvert : le service à la personne et les maisons de retraite. Le vieux ou la vieille, ça rapporte, nous explique-t-elle.  

Elle refuse néanmoins les combats séparés – divisions du capitalisme et sa misère du monde –  et l’identité de luttes spécifiquement liées à l’âge tout autant qu’elle ne comprend pas que dans le quotidien, avoir l’air d’être jeune, même si cela fait plaisir à entendre, soit un compliment, car porter sur soi les années que l’on a vécues c’est tout simplement très cohérent et c’est « le monde qui pue qui nous fait mal vieillir avec notamment sa « famille nucléaire (…), garantie de la misère à long terme ».

La vieillesse a pourtant de belles perspectives de bonheur si on admet que l’absence d’activité lucrative ne fait pas de nous une personne inutile et que l’on profite du temps libéré de la retraite. Ne vivons pas la solitude comme un fardeau et débarrassons-nous du capitalisme qui a envahi tout l’espace : il n’y a rien en dehors de la « non-vie imposée par  (ce dernier)  dont le pouvoir et l’argent sont les instruments ». Continuons enfin à exister en nous adonnant à des pratiques solidaires, véritables actes d’amour entre camarades, cette famille d’élection dont « la solidarité est une de nos valeurs cardinales s’il en est », ceux qui ont voulu et veulent encore changer le monde.

Sa proposition pleine d’humour et de sérieux est d’ailleurs de former ensemble, jeunes ou vieux : « Un Vioques Bloc ! », dont elle a été la première membre, pancarte à l’appui lors d’une manifestation récente et après la tentative tout aussi ironiquement surnommée par un camarade : le VRAC – les vieux radicaux à la campagne- ! alors qu’ils recherchaient tous ensemble un lieu alternatif digne de les accueillir quand ils vieilliraient.           

Vieillir, et surtout bien vieillir, c’est évidemment une question de classe sociale et  l’autrice  ainsi que Simone de BEAUVOIR nous le rappellent, c’est aussi : ne pas/ne plus céder aux deux types de diktats sexuels qui sont deux injonctions antagonistes : « les vieux qui baisent, c’est dégueulasse » mais aussi : pour se réaliser on se doit d’avoir un partenaire.

La désobéissance civile et sénile devient ainsi un projet réalisable.

De la même façon qu’en prenant de l’âge, on peut enfin s’habiller comme on le souhaite en dehors des codes vestimentaires, il s’agit de « disposer de son corps  sans que la loi sans mêle »   en entrant dans la deuxième partie du titre qui est aussi le deuxième volet de l’ouvrage : Mourir sans entrave (ici : La mort en liberté).

L’autrice a personnellement et physiquement aidé sa mère à partir; Ce fut un acte d’amour. Et son père a créé à la fin des années 50.  « La ligue contre le vieillissement ; il demanda à la médecine plusieurs décennies plus tard  d’être mis sous sédation profonde, ce qui dura 5 jours insupportables pour l’épouse et la fille, et peut-être même pour lui aussi.                                                                        

Lola MIESSEROFF est bien consciente que l’État ne pourra pas se résoudre à admettre cette Ultime liberté – association radicale créée en 2009 et en attente du délibéré d’un procès suite à l’achat de produits létaux à l’étranger et dans laquelle elle milite pour le suicide assisté pour tous  –  qui pourtant est en forte résonance avec le slogan des féministes : « mon corps est à moi ».  

Comprenez le bien : l’âge n’a pas fait de Lola Miesseroff une vieille dame assagie et obéissante. Elle n’a renoncé à rien ou a si peu. Vive et alerte, elle a écrit ce livre dont elle habite chacune des pages, à la langue incarnée, au style fluide et dans lequel elle a tout raconté avec une force et une fierté nouvelle, en gardant toute sa révolte et son enthousiasme.

Elle utilise tous ses crocs pour mordre encore dans la vie car l’enfance et la jeunesse peuvent ne jamais s’arrêter, c’est ce que montre ce manifeste si réjouissant et libre de parole….                                

Que vous soyez nés de la dernière pluie ou déjà centenaire, ce « petit récit de la vie, de l’amour et de la mort au grand âge », à la fois plein de vie personnelle et richement documenté,  qui fera date dans les annales, le plus abouti de l’autrice et de ce que on a pu lire sur la vieillesse, est nécessaire et vous fera gagner beaucoup de temps, en route vers une «  vieillesse glorieuse non pitoyable », et peut-être alors aurez-vous le talent de « devenir vieux sans être adulte » ( Jacques Brel) en patientant jusqu’au grand chambardement tant attendu  » qui fera que le «  monde change de base ».               

Brigitte BRAMI.                             

Vieillir sans temps mort, mourir sans entrave, de Lola Miesseroff, éditions Libertalia, 120 pages, 10 euros, 2025.