INDE : UNE RÉVOLUTION EN COURS

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C’est en compagnie de Jacques Chastaing que nous allons passer cette heure d’émission, pour continuer à parler du soulèvement paysan en Inde.

En même temps que la Covid-19 étend ses ravages, en particulier à la campagne, dépourvue de structures de santé, de lits, de respirateurs, d’oxygène, de médecins, de médicaments, une colère monumentale et sans précédent à cette échelle s’est exprimée dans l’ensemble de l’Inde contre le régime de Modi le 26 mai 2021 dans tous les secteurs des classes populaires en s’organisant autour de la révolte des paysans.

UNE MOBILISATION HISTORIQUE POUR UN AUTRE MONDE

Ce 26 mai, au sixième mois d’occupation des portes d’entrée de Delhi, le soulèvement paysan animé par le SKM (Front Uni Paysan) coordination d’une quarantaine d’organisations paysannes, a appelé à une journée noire.

Il appelait à la mobilisation malgré l’urgence de la solidarité face au Covid qui occupe tous les bras et la nécessité de garantir la sécurité sanitaire dans des rassemblements qui de fait ne peuvent pas être de masse, en mettant des drapeaux noirs partout, sur les logements, les bâtiments administratifs, les entreprises, les mines, les commerces, les échoppes d’artisans, les voitures, les véhicules en tous genres et dans les rues.

L’objectif était d’exiger toujours que Modi annule ses lois anti-paysans et anti-ouvriers qui tuent la petite paysannerie, le monde du travail, le service public et les emplois pour la jeunesse mais aussi de dénoncer la responsabilité criminelle de Modi dans le carnage humain actuel du Covid en Inde et exiger des mesures rapides pour combattre ce fléau.

Le pays entier s’est couvert de noir y compris pour ceux qui travaillent avec des rubans ou badges noirs sur leurs vêtements, à l’exception en partie des deux États en proie au cyclone Yaas qui sévit ces jours-ci au Bengale occidental et en Odisha.

Toutes les colères du peuple indien se sont cristallisées autour de la gestion du Covid par Narendra Modi qui achève sept ans de son mandat au cours desquels il a multiplié les attaques contre les classes populaires, a complètement détruit l’économie par une privatisation effrénée où il a vendu toutes les entreprises comme les aéroports, les ports, les chemins de fer et d’importantes entreprises du secteur public au profit des capitalistes qui sont ses sponsors électoraux, Adani, Ambani en Inde mais aussi dans le monde Cargill, Walmart, Nestlé ou le français Dreyfus, supprimant des millions d’emplois pour la jeunesse indienne et aboutissant au désastre de probablement des millions de morts du Covid par défaut de structures de santé partout dans le pays et en particulier à la campagne.

Rakesh Tikait, un des leaders paysans parmi les plus populaires, a déclaré le 26 mai que la protestation des paysans était désormais devenue une lutte contre l’oppression, le fascisme et le capitalisme tandis que d’autres dirigeants paysans appelaient le gouvernement à faire ses valises.

C’est pourquoi Modi ne veut pas céder aux revendications des paysans car leur mouvement entraîne toutes les classes pauvres du pays bien au-delà des revendications paysannes, mais aussi toute la population indienne – et même la base policière pour qui le mouvement paysan demande de meilleures retraites contre les décisions du gouvernement – en exigeant la liberté de la presse, la lutte contre les effets du changement climatique et surtout en cassant dans la pratique et dans leurs objectifs, toutes les oppressions et les divisions de religions, de sexes, de couleurs de peau, de castes qui fondent le pouvoir de Modi et derrière lui du capitalisme en Inde… et ailleurs.

Le soulèvement paysan veut une Inde qui ne sert pas seulement les chefs d’entreprise, mais qui œuvre pour le droit de tous les citoyens indiens à l’alimentation, à la santé et à la liberté. Il veut non seulement une Inde où les agriculteurs obtiennent des prix équitables pour leur travail mais aussi un système entier pour le peuple, pas pour les profits de quelques hommes avides.

Et ce mouvement des paysans indiens a des revendications en Inde, mais aussi pour l’Asie, dénonçant les accords de l’Asean (association commerciale des pays d’Asie du Sud-Est aux origines anti-communistes), de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud et de Singapour de novembre 2020, le plus grand pacte commercial du monde, qui feront considérablement baisser les prix d’achats de leurs productions aux agriculteurs et en amèneront de nombreux à la ruine, sans faire pour autant baisser les prix à la consommation, puisque le but est d’augmenter la marge de profits des trusts de l’agro-alimentaire.

Et comme illustration de ce qu’il veut, le soulèvement paysan et ses soutiens a montré dans les campements de protestation aux portes de Delhi où habitent depuis 6 mois plusieurs centaines de milliers de paysans, ouvriers, jeunes, étudiants, soignants, militants de tous bords, syndicalistes … En lointain écho des occupations des places Tahrir, Kasbah, Syntagma, Puerta del Sol ou Parc Zuccotti – qu’un nouveau type de société est non seulement possible, mais est en train de naître en même temps qu’une nouvelle économie basée sur la communauté et le don. Les campements offrent gratuitement de la nourriture, de l’eau, un abri, des soins médicaux et des vêtements à tous ceux qui en ont besoin. Ainsi, depuis six mois maintenant, de nombreux enfants démunis et pauvres des bidonvilles sont éduqués, soignés et nourris de la gentillesse des agriculteurs. Contre l’économie de la cupidité, les agriculteurs représentent un nouveau modèle de société basée sur la coopération et le partage. Aujourd’hui, chaque campement offre un espace commun pour parler, discuter, argumenter et surtout faire partie d’une nouvelle fraternité humaine. Ils ont créé un nouveau melting-pot d’espoir en ces temps Covid-19, quand plus de la moitié du pays est enfermée, sans emploi et affamée.

Aussi, cette journée du 26 mai 2021, très politique, a vu des milliers et des milliers d’effigie ou de mannequins de Modi, brûlés un peu partout en signe de ce que les paysans pensent de lui et de son monde.

Mais cette journée était aussi conçue pour envoyer un signal au monde entier pour dire que Modi qui tue les paysans et le petit peuple, tue plus que le virus, qu’il commet un crime contre l’humanité, en Inde, mais aussi ailleurs avec le risque d’extension du variant indien au monde, bref qu’il est nécessaire qu’il s’en aille maintenant et que la communauté internationale peut y jouer un rôle, elle qui se mobilise déjà pour les paysans, en tout cas dans les anciens États membres du Commonwealth où, contrairement à la France, la presse ne fait pas barrage aux informations venant d’Inde.

Les dix principaux syndicats ouvriers ont rejoint l’appel paysan au 26 mai, comme 12 grands partis, les principales organisations féministes, celles des jeunes et des étudiants, des Intouchables, des petits commerçants et artisans, des journalistes et intellectuels et 4 gouvernements d’États fédéraux également, le Bengale Occidental, le Tamil Nadu où de nouveaux gouvernements opposés à Modi viennent d’être désignés dans des élections où le sens du scrutin se faisait contre Modi, dans le Maharashtra où le parti au gouvernement vient de rompre son alliance avec Modi et enfin dans le Jharkhand dont le gouvernement est opposé à celui du BJP de Modi.

LE CARNAGE DU MANQUE DE MOYENS DE SANTÉ

Le mouvement du 26 mai avait déjà été précédé d’une grève nationale massive le 24 mai des personnels de santé de la campagne qui sont en lutte depuis le début aux côtés de paysans dénonçant leur manque de moyens humains et matériels, de vaccins, médicaments et exigeant des hausses de salaires.

Malgré les chiffres officiels d’un gouvernement qui nie toujours l’importance du nombre de personnes contaminées ou décédées, tous les témoignages qui remontent de partout décrivent une situation infernale.

Les trois quarts par exemple du village de Basi, pas loin de Delhi, 5 400 habitants, sont malades et 30 sont morts sur les trois dernières semaines, ce qui rapporté au pays ferait dans les 9 millions de morts en trois semaines. Bien sûr, les situations sont inégales suivant les régions et les villages – 400 000 villages seraient touchés sur 600 000 – et on ne peut pas calculer ainsi sinon pour donner une idée de l’ampleur du drame.

On compte par exemple aussi 9 morts en 7 jours dans le village de Afzal Nagar, 3 300 habitants, où chaque foyer compte au moins un malade, dans l’Etat du Bihar ; 20 morts en un mois à Larma, 3 800 habitants, toujours dans le Bihar.

Des familles entières disparaissent et des villages sont menacés, par ailleurs, s’il y a peu d’informations sur ce qui se passe dans les tribus (Adivasis, 100 millions d’habitants) abandonnées à elles-mêmes, tout porte à penser que certaines tribus sont fortement contaminées et que faute de moyens sanitaires, la mortalité y soit importante, menaçant peut-être l’existence même de certaines tribus

Selon le mouvement paysan qui a fait un recensement dans un certain nombre de villages, il faudrait compter 10 000 morts par jour dans le seul État de l’UttarPradesh (200 millions d’habitants), 127 000 personnes sont mortes dans les deux mois de mars et avril dans l’État du Madhya Pradesh (73 millions d’habitants) et le mouvement estime qu’il pourrait y avoir de 5 à 10 millions de morts pour le pays entier dans l’année si la situation ne s’aggrave pas.

Les témoins racontent que des milliers de cadavres dérivent sur le Gange, que d’autres sont sommairement posés sur les rives, que les chiens mangent les cadavres humains, tandis que les communes manquent de bois pour incinérer les morts et que les crématoriums étant débordés, il y en a partout, improvisés, aux abords des hôpitaux, dans les jardins, sur les parkings, les trottoirs… Des récoltes ne sont pas faites, des terres entières sont abandonnées parce que les paysans qui les travaillaient sont morts…

Mais tout cela n’est pas fatalité.

L’inde, bien qu’une grande puissance et la pharmacie industrielle du monde, le plus grand fabricant de vaccins et de médicaments génériques sur la planète, est le pays au monde qui consacre le moins d’argent à son système de santé publique : officiellement 1,25% de son PIB, mais plus probablement 0,34% bien en dessous de ce que font les pays les plus pauvres du monde.

Par ailleurs 78% des soins de santé en ville sont privés et 74% à la campagne. Il y a bien des hôpitaux, mais hors de prix, réservés aux riches. Les centres de santé issus de la période de décolonisation sont abandonnés, servent d’étables pour les animaux… Et les personnels de santé sont tellement mal payés que beaucoup démissionnent : 1/6e des travailleurs de santé a démissionné par rapport à l’an passé.

A ce drame sanitaire s’ajoute un drame alimentaire.

N’ayant pas les moyens de santé pour faire face au virus, le gouvernement a encouragé partout au couvre feu et au confinement.

Or 93% des travailleurs en Inde travaillent dans le secteur informel, de petits boulots, de la menuiserie ou la cordonnerie au travail de chantier du bâtiment, en passant par la vente ambulante de fruits et légumes dans la rue.

Au delà de l’absurdité criminelle d’un confinement pour un peuple qui vit dans la rue ou en grande partie dans des bidonvilles, le couvre-feu et le confinement font perdre leur travail et leurs revenus aux plus pauvres et à partir de là leur logement et toute possibilité de se nourrir. N’ayant pas de protections chômage, maladie ou retraite, ils n’ont plus rien.

Avec la fermeture de l’accès à la rue, en quelques semaines, ils ont perdu leurs maigres économies et ne sont plus en mesure de se nourrir ou de nourrir leurs familles.

Or cette seconde vague du virus s’ajoute à la première, en 2020, où on estime que 47% des femmes actives ont perdu définitivement leur travail (9% des hommes), 33% des jeunes de moins de 24 ans également ont perdu leur travail et n’en ont pas retrouvé et sont donc physiquement affaiblis, situation aggravée par une pollution atmosphérique terrible qui tue en nombre.

Aujourd’hui, le chômage officiel a déjà doublé en une semaine du 9 au 16 mai 2021 en passant de 7 à 14% en même temps que les prix bondissent.

La famine menace et si des États ont promis des distributions alimentaires de secours, à la date du 24 mai, rien n’était encore arrivé par exemple à Delhi et des manifestations ont lieu dans des bidonvilles, où habitent un tiers des indiens, comme par exemple à Bombay dans le Maharashtra, pour dénoncer l’abandon des habitants des bidonvilles.

800 000 travailleurs « migrants » qui viennent de la campagne et travaillent en ville et qui vivent de petits boulots ont déjà quitté Delhi dés les premiers jours de la seconde vague de Covid – et plus encore ensuite – pour tenter de survivre dans leurs villages d’origine et avant que les transports publics soient bloqués. Mais en voyageant entassés dans les pires conditions, les bus et trains se sont transformés en clusters et ont contribué à propager le Covid partout.

Comme le gouvernement n’a rien prévu, n’a rien préparé, ne fait rien aujourd’hui, a même fortement contribué à la propagation du virus par ses campagnes électorales et pèlerinages hindous et est dirigé par des ministres obscurantistes qui rejettent la science en expliquant par exemple que pour chasser le virus il faudrait taper sur des casseroles, sa principale activité est d’accuser les autres dans la presse de ses propres crimes : les États fédéraux, la population en général, mais surtout le mouvement paysan qu’il accuse, tous les jours, inlassablement, à longueur de journaux, d’avoir propagé le virus en particulier à la campagne en même temps qu’il criminalise violemment tous ceux qui sur les réseaux sociaux appellent à l’aide, demandent de l’oxygène, des médicaments ou documentent le drame.

CONTINUATION, SUSPENSION ET REPRISE DE LA LUTTE A UN NIVEAU PLUS ÉLEVÉ

Le soulèvement paysan a bien sûr été affaibli dans un premier temps du simple fait que tout un chacun pare au plus urgent en essayant de se protéger soi-même de la Covid ou d’aider les autres, familles, voisins, amis, collègues qui sont en difficulté. Du coup, pendant les premiers moments de la seconde vague de la Covid, bien des luttes ont été suspendues.

Cependant, au delà de l’entraide auquel il participe lui-même en fournissant aux nécessiteux des repas, médicaments, centres sanitaires et logements gratuits dans ses campements et lieux de mobilisation, le mouvement a repris son essor dés lors que la période des récoltes a commencé à se terminer à partir du 8 mai où une première mobilisation a eu lieu mais surtout de la seconde semaine de mai, où des milliers et des milliers de paysans et soutiens reviennent en nombre tous les jours aux campements de Delhi depuis le 12 mai environ, 40 000 étant arrivés par exemple le 25 mai.

Le 24 mai, ils étaient déjà plus de 10 000 à bloquer le commissariat central de Hisar dans l’Haryana malgré les 3 000 flics impuissants qui tentaient de le protéger, après que quelques jours auparavant, des policiers aient violemment chargé une manifestation paysanne qui encerclait le premier ministre BJP de l’Haryana, faisant de nombreux blessés et prisonniers. Les paysans ont obtenu que les prisonniers soient relâchés, que ceux qui ont été blessés ou ont eu des véhicules endommagés , soient indemnisés et que même des emplois soient fournis à la famille d’un paysan qui est décédé.

Le 26 mai,en réponse aux calomnies du gouvernement de Modi et de son parti, le BJP, ce sont des millions de paysans, ouvriers agricoles, ouvriers, employés,enseignants, étudiants qui ont organisé rien qu’au Pendjab, 108 lieux de mobilisation et de blocages en plus des manifestations avec libération de péages autoroutiers, blocage de stations essence Reliance, un groupe qui soutient Modi, blocage de grandes surfaces commerciales liées aussi aux groupes capitalistes soutenant Modi et qui seront bénéficiaires des lois anti-paysans, de gares, et de résidences de leaders du BJP. En Haryana, on comptait plus de 60 lieux de mobilisation et rien que dans le seul district (département) de Jhajjar dans l’Haryana on comptabilisait 240 manifestations. A Delhi, 50 lieux de mobilisation étaient recensés.

Dans l’Assam et le haut Assam, des manifestations ont eu lieu comme ailleurs mais en plus avec des tribus Adivasis dénonçant l’accaparement des terres par des sociétés capitalistes après que dans le Chhatisgarh il y a quelques jours la police avait tiré et tué trois indigènes qui dénonçaient le vol de leurs forêts par les militaires.

A Ropar, les paysans ont chassé de la ville les membres du RSS, la milice fasciste au service du pouvoir. A Rupnagar et dans d’autres lieux, les militants du BJP et du RSS ont été pris à partie et ont du fuir. Dans l’Uttar Pradesh où la police du BJP a voulu interdire les rassemblements de nombreux affrontements ont eu lieu et les policiers ont souvent été mis en difficulté.

Malgré les difficultés de mobilisation et de rassemblements dues à la Covid-19, le soulèvement paysan a franchi ce 26 mai une nouvelle marche importante dans l’entraînement avec lui de l’ensemble des classes populaires d’Inde sur un programme de plus en plus large.

Et d’ores et déjà, le SKM a annoncé qu’il allait intensifier la mobilisation dans le cadre d’une alliance renforcée des paysans et des ouvriers et allait appeler à de nouvelles initiatives d’ici peu.

Jacques Chastaing, le 27 mai 2021

INDE : UN GIGANTESQUE TSUNAMI SOCIAL AUX INCIDENCES MONDIALES

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Janvier 2021; Grève et manifestation des aides soignantes pour leurs revendications et en soutien aux paysans dans l’Andhra Pradesh (crédit photo : aplutsoc).

Dans l’émission de ce jour, nous serons en compagnie de Jacques Chastaing, pour continuer à parler du mouvement social en Inde.

Ce qui se passe en Inde est déterminant pour le monde.

L’Inde est certainement parmi les grands pays de la planète, celui qui concentre le pire du capitalisme et du féodalisme. C’est aussi en conséquence un pays en ébullition permanente et aux millions de révoltes.

De plus, avec 28 États et 8 territoires, près de 1 400 millions d’habitants, trois fois l’Union Européenne et ses 27 États, autant que la Chine, mais avec une démographique galopante, l’Inde est le pays à la population la plus nombreuse de la planète. Presque un habitant du globe sur 6 habite en Inde. L’agglomération de Delhi a presque autant d’habitants que l’Espagne.

Le soulèvement paysan actuel qui dure depuis presque 3 mois dans le cadre d’un mouvement plus large de 15 mois est un laboratoire vivant du processus révolutionnaire en cours dans le monde.

I. Un Moyen Age maintenu dans le monde moderne, amplifié par le capitalisme actuel, devient l’étincelle de l’explosion générale

L’Inde n’a pas connu de révolution semblable à celle de 1789 en France voire même à celle de la Chine.

Le mouvement d’indépendance après la seconde guerre mondiale n’a pas cherché à éradiquer l’ancienne classe féodale mais l’a intégrée aux sommets de l’État comme des groupes capitalistes.

Aussi, le Moyen-Âge des divisions de castes, de religions, de sexe s’y est maintenu et y a même été accentué par la phase de capitalisme sénile actuel. Tous les gouvernements successifs, de gauche et de droite, surtout depuis le tournant libéral de 1991, inquiets du bouillonnement des révoltes, ont amplifié ces divisions pour régner. Le gouvernement actuel de Modi, élu en 2014, ne fait que pousser cette tendance jusqu’au bout.

Il y a deux Indes : l’Inde urbaine aisée ou riche qui a produit 102 milliardaires (dont 63 ont des revenus supérieurs à ceux du budget de l’État) et 330 000 individus très fortunés, 1% de la population gagne 4 fois plus que 70% de la population ; et puis il y a le pays des bidonvilles et du monde rural où 800 millions d’habitants vivent avec moins de deux euros par jour, 200 millions souffrent de la faim. 480 millions de travailleurs – soit 93% de l’ensemble- ne sont même pas salariés, sans protection maladie, retraite ou chômage.

Il y a 3 000 castes. Au bas de l’échelle les Dalits. Si l’ombre d’un Dalit (Intouchable) effleure un membre d’une caste supérieure, cela peut motiver son assassinat car son ombre peut rendre « impur ». Il y a ainsi deux meurtres de Dalits (qui sont 200 millions) et trois viols de femmes Dalits par jour parce qu’ils valent moins qu’un animal. Il en va de même des 100 millions d’Adivasis (aborigènes indiens) encore plus méprisés et maltraités.

Aujourd’hui, ce monde d’oppression est en voie d’explosion.

II. Particularités de la paysannerie indienne : un soulèvement prolétarien

Sur 600 millions de paysans, familles comprises, 86% ont moins de 2 hectares ce qui ne suffit pas à vivre et 30% n’ont pas du tout de terres. Beaucoup travaillent comme ouvriers agricoles dans les exploitations plus grandes. Les ouvriers agricoles, 150 millions (souvent Dalits), sont plus nombreux que les « paysans » eux-mêmes, 140 millions et leur nombre croît toujours plus vite. 

Dans les années 1960, l’Inde tenta d’assurer une auto-suffisance alimentaire au pays et un revenu minimum aux paysans en plaçant le monde paysan au centre de son action qu’elle qualifiait de « socialiste ».

L’État garantissait l’achat des récoltes à un prix fixé au dessus des prix du marché, des travaux d’irrigation et de routes, des prix cassés de l’électricité et un revenu minimum par des distributions alimentaires ou cent jours de travail par an fournis aux paysans dans des travaux d’utilité publique. 

Le « socialisme » indien encouragea la démocratie directe rurale des « Panchayats » (institutionnalisés en 1992), des structures municipales soumises au contrôle d’Assemblées Générales qui organisent la vie du village en matière d’administration locale, d’école, de santé, de retraite et de justice.

Ces protections étatiques ont été grignotées à partir de 1991. Ainsi 34 millions d’agriculteurs ont quitté l’agriculture entre 2004 et 2012, leur exode se poursuit au rythme de 500 000 par an. Ils errent maintenant dans les bidonvilles des grandes cités. 300 000 paysans se sont suicidés au cours des 25 dernières années.

C’est ce qui reste encore de ce monde agricole de paysans prolétarisés, protégés par l’État, baignant avec leurs organisations syndicales dans un modèle socialisant et de démocratie directe que Modi veut éradiquer sous la pression des groupes agro-alimentaires indiens et mondiaux.

Or les paysans indiens ont une longue tradition de révolte, une tous les 3 ans sur les 200 dernières années et leurs révoltes ont été multipliées par six depuis que Modi a voulu liquider les protections étatiques à partir de 2015.

Depuis et pour la première fois, ce sont les paysans pauvres qui mènent les luttes, ciblant particulièrement le capitalisme et deux des groupes principaux bénéficiaires des réformes agricoles de Modi : Ambani et Adani.

De ce fait, ce mouvement entraîne avec lui non seulement la population ouvrière rurale, des employées de crèches et garderies rurales jusqu’à ceux des banques et assurances publiques rurales, les instituteurs, les ouvriers de l’irrigation mais aussi le monde ouvrier de l’industrie et la jeunesse au chômage – tous enfants, frères ou sœurs de paysans – et tous concernés par le combat contre l’oppression et l’exploitation capitaliste. C’est un soulèvement prolétarien.

III. Racines et premiers pas du soulèvement actuel

1. La gauche, Modi, et l’amplification de l’oppression

C’est la gauche qui a conduit le tournant libéral des années 1990, en particulier le parti du Congrès. Pour cela il a amplifié les oppositions religieuses, de castes et l’oppression des femmes.

Issu d’un parti fasciste, le RSS, Modi prolongea cela, créa des milices pour s’attaquer violemment aux Dalits, organisa de multiples provocations entre religions, mit en place des campagnes pour forcer les musulmans et chrétiens à revenir à la religion hindoue, interdit les mariages mixtes religieux et voudrait imposer aux femmes de se signaler au poste de police quand elles sortent de chez elles. Enfin, il donna la nationalité indienne à des réfugiés à condition qu’ils ne soient pas musulmans. Ce fut la mesure de trop.

2. Shaheen Bagh, Décembre 2019/Mars 2020

Cela déclencha une révolte des musulmans, en particulier des femmes, en décembre 2019 qui entraîna peu à peu une bonne partie de la société indienne qui en avait marre de toutes les oppressions.

Le mouvement prit une telle ampleur que les directions syndicales ouvrières (bien que profondément corrompues), appelèrent à une grève générale le 8 janvier 2020. 

250 millions de travailleurs firent grève, la plus grosse grève de l’histoire de l’Inde jusque là.

Les directions syndicales ne donnèrent aucune suite. En revanche, le mouvement, lui, continua  de plus belle contre toutes les oppressions, se renforçant de multiples grèves, enseignants du primaire, employés d’État, municipaux, gardiennes d’enfants, ouvriers du bâtiment. 

Le mouvement s’enracina à Shaheen Bagh, quartier pauvre et musulman de Delhi, où des places furent occupées par 10 000 à 150 000 personnes chaque soir et particulièrement par des femmes du petit peuple, devenant un centre populaire de débat et le centre de l’opposition au régime de Modi. Une espèce de place Tahrir, d’Occupy des prolétaires. Ces occupations furent une bouffée d’oxygène dans cette Inde étouffante où la presse et le monde politique étaient rangés derrière la démagogie communautariste de Modi.

Modi, n’arriva pas à stopper ce mouvement. Sa démagogie raciste et religieuse avait été brisée par la révolte contre la misère qui unifiait toutes les communautés.

On retrouva immédiatement cet acquis fraternel dans le soulèvement paysan.

  1. Modi utilise le covid pour tenter de tout détruire

Ce fut le brutal confinement policier de Modi face au covid qui mit fin à ce mouvement le 24 mars 2020. Modi se déchaîna et voulut utiliser le covid pour écraser toute possibilité de soulèvement et tenter de liquider toutes les protections ouvrières et paysannes. 

Dans tous les États de l’Inde que le BJP (parti de Modi) dirigeait, il supprima tous les droits et protections ouvriers en matière d’horaires, d’emploi, de salaires, de conditions de travail, de protection sanitaire. Bien sûr, cela ne touchait qu’une minorité des travailleurs – les autres vivaient déjà dans cet univers sans protections ouvrières – mais c’était la plus organisée.

Modi programma au niveau national la privatisation systématique de tout le secteur public et étatisé, depuis la Défense jusqu’au monde paysan, en passant par les chemins de fer, mines, la santé, l’école… 

Dans cette période, les capitalistes licencièrent massivement. Modi les aida en obligeant 50 à 80 millions de travailleurs licenciés considérés comme « migrants » (qui ne sont pas originaires de l’État ou la ville où ils travaillent) à retourner dans leurs villages d’origine, semant un chaos total dans tout le pays. Partis sans ressources et souvent à pied pour des centaines ou milliers de km, certains sont morts. Beaucoup se révoltèrent faisant entendre dans les campagnes un message de détermination : « Nous sommes en train de mourir, aussi nous préférons mourir en combattant« . Leur colère rencontra celle des travailleurs restés en ville qui explosa dans 21 des États et territoires indiens, beaucoup n’ayant reçu aucun salaire en mars et avril, parfois après.

Les directions syndicales ont alors rappelé à de multiples grèves à partir de septembre 2020 mais ces luttes étaient volontairement émiettées

4. Le soulèvement paysan et son orientation ouvrière avec l’AIKSCC

Dès juin, les premières protestations paysannes contre des lois qui visaient à liquider la petite propriété et ruiner le monde paysan se firent entendre et s’amplifièrent fin septembre. Dans le nord, Pendjab et l’Haryana, durant 2 mois les manifestants, des villages entiers, des Dalits et des femmes bloquèrent les autoroutes nationales et les lignes de chemins de fer. Le 5 novembre, ils furent un million à manifester.

Ils étaient conduits par l’AIKSCC, une coordination de 350 puis 500 organisations paysannes créée dans une précédente lutte en 2017.

La révolte ne s’étendit partout qu’à partir d’octobre et surtout à partir de la grève générale que l’AIKSCC réussit à imposer conjointe aux directions syndicales ouvrières le 26 novembre. 

Il y eut ce jour-là 250 millions de grévistes et des dizaines de millions de paysans, battant tous les records de mobilisation en Inde et dans le monde.

Les directions syndicales ouvrières n’avaient prévu aucune suite. L’AIKSCC profita de l’élan pur appeler l’ensemble des paysans et ouvriers à une nouvelle grève générale/blocage le 8 décembre. Ce fut encore un gros succès mais moindre et pas suffisant pour permettre à la direction paysanne de prendre  la tête de l’ensemble du mouvement pour l’engager dans  une lutte commune. 

5. La marche sur Delhi, le ciblage politique du pouvoir et le SKM

Une nouvelle coordination paysanne se fait alors connaître à ce moment, le SKM (Front Uni Paysan). Composée de 40 des organisations de l’AIKSCC, elle désigne l’adversaire, le gouvernement appelant à organiser une marche sur les instances gouvernementales à Delhi.

Immédiatement 300 000 paysans partent de tout le pays, franchissent les barrages policiers mais sont bloqués à l’entrée de Delhi par un fort déploiement de forces de police. Ils décident alors de camper aux portes de Delhi. Début janvier, ils donnent un ultimatum au pouvoir : il avait jusqu’au 26 janvier pour retirer ses lois, sinon les paysans rentreraient dans Delhi.

A partir de là, ce fut un feu d’artifice d’actions et d’initiatives avec un objectif politique commun, attaquer Modi, mobilisant bien au delà du monde paysan et de ses revendications.

Les 6 campements paysans aux portes de Delhi deviennent de véritables townships militants de 300 000 personnes où on trouve tous les équipements collectifs d’une ville mais gratuits, regroupant syndicalistes, féministes, artistes, jeunes de bidonvilles, étudiants… des immenses ZAD prolétaires où on refait le monde, fabriquant des convergences, une coordination paysanne déjà un peu ouvrière et citoyenne de fait. 

6. Tentative de coup de force du pouvoir, les Mahapanchayats et Rakesh Tikait

Prenant peur, le 23 janvier, le gouvernement autorise les paysans à rentrer dans Delhi à condition qu’ils défilent en banlieue. Les paysans choisissent alors de faire du 26 janvier – jour de la principale fête nationale en Inde – un défilé national paysan à Delhi avec un million de manifestants, pour redonner cette journée au peuple, indiquant là, la perspective du pouvoir par le peuple, pour le peuple.

Le gouvernement réussit toutefois à atténuer l’effet de cette démonstration en montant ce jour-là une manipulation policière avec le soutien de l’ensemble des médias. Ils font croire que les paysans ont remplacé le drapeau national indien sur le lieu central symbolique du Fort Rouge par le drapeau sikh, prouvant selon eux que les paysans indiens roulent pour le séparatisme religieux sikh. La campagne des médias sème le trouble. Profitant de la confusion, Modi envoie ses bandes fascistes appuyées par la police pour dégager les campements paysans de Delhi dans la nuit du 28 au 29 janvier.

Le coup de force échoue. Les dirigeants paysans du SKM présents et notamment l »un d’entre eux, Rakesh Tikait, appelent à la résistance indiquant qu’ils ne partiraient que morts. Dans la nuit, des dizaines de milliers de paysans et soutiens marchent sur les campements de Delhi dont ils chassent les bandes fascistes, policiers et paramilitaires préférant alors se retirer.

Dans la foulée, Rakesh Tikait appele à un Mahapanchayat le 29 janvier dans l’Uttar Pradesh qui réunit plus de 100 000 participants, ouvrant une nouvelle étape dans le soulèvement.

En s’emparant de la démocratie directe socialisante des Panchayats pour les élargir à tous (Maha), les paysans construisent leur propre pouvoir à la base. Depuis, le soulèvement appelle à des Mahapanchayats partout, associant toutes les catégories, religions, castes et sexes, ouvriers, paysans et étudiants.

Ces structures commencent à exercer leur propre pouvoir. Elles ont décidé avec des Comités de Défense de chasser des zones sur lesquelles elles ont une influence, les militants de la milice fasciste du RSS, du BJP et leurs alliés.

En complément des Mahapanchayats, le soulèvement continue à s’adresser à l’ensemble de la population, en continuant les actions diverses, en appelant tout le monde à venir aux campements de Delhi et à se battre tous ensemble dans des grandes journées communes d’action nationale. Par exemple le 6 février ils ont bloqué les routes du pays et le 18 février ils ont prévu de bloquer les voies ferrées.

Par ailleurs, Rakesh Tikait a annoncé l’objectif d’une marche nationale de 4 millions de tracteurs – une menace visant Modi – comme il y en avait eu 400 000 le 26 janvier à Delhi.

Shaheen Bagh a apporté au soulèvement, la fraternité contre les divisions de castes, religions et sexes. L’AIKSCC a apporté l’union paysans et ouvriers. Le SKM, l’objectif politique de virer Modi. Rakesh Tikait, la construction du pouvoir des ouvriers et des paysans par la démocratie directe des exploités et opprimés. Ce cumul d’expériences des couches les plus avancées, constitue peu à peu un programme en même temps que la direction et les moyens pour y arriver.

Il y a encore beaucoup d’étapes dans ce processus car il faut du temps pour entraîner l’immense masse indienne, sans même parler de toute l’Asie du Sud voire du Sud Est qui est également ébranlée, à l’instar du Pakistan (et d’autres) qui suit un chemin parallèle. Mais le processus est engagé.

Jacques Chastaing le 13.02.2021.

L’article est paru dans la revue Anticapitalisme et Révolution du mois février/mars 2021  https://www.facebook.com/Anticapitalisme.et.Revolution/photos/pcb.3586849174760877/3586857274760067